Chap. 1.3. Rétroactes : les habitats et les hommes

3 – 1  Une longue histoire

Sur le Haut-Plateau, les paysages que les oiseaux, comme les humains, découvrent aujourd’hui, sont le fruit d’une longue histoire, celle de l’empreinte, et de l’emprise, de l’homme sur un paysage.

Les historiens et les botanistes disposent d’outils pour retracer cette histoire, pour remonter le temps. Les premiers ont leurs archives, les seconds les cartes des sols, leurs connaissances de l’écologie végétale et les chroniques de la végétation conservée dans la tourbe (Damblon 1997 a et b, Manneville et al. 1999).

Il y a environ mille ans, avant l’installation de l’homme en périphérie directe du Haut-Plateau, les paysages ainsi reconstitués – reflets de leur végétation potentielle – nous présentent (Froment 1969, Schumacker et Streel 1994) :
– des milieux ouverts sans arbres, correspondant aux parties centrales des tourbières actives, soit quelques centaines d’hectares sans doute, mais des milieux plus intéressants pour la faune que les actuelles prairies à molinies.
– Pour le reste, de vastes forêts, soit de manière schématique : des boulaies-aulnaies sur les sols de moins d’1,50 m de tourbe, ensuite des chênaies à bouleaux sur les sols peu perméables et souvent mouilleux et, sur les sètchamps des sommets, de la hêtraie à Luzule blanche. Dans ce paysage, grâce aux vastes replats tourbeux, les chênaies pédonculées couvraient aussi d’importantes surfaces.
– de très longues lisières, d’une très grande diversité de forme, à l’opposé de la géométrie élémentaire de la plupart des lisières actuelles. Cette hétérogénéité des limites devait constituer une aubaine pour l’avifaune des milieux de transition (fig. 1.29).

Végétation potentielle de la fagne Wallonne

Fig. 1.29. - Végétation potentielle de la fagne Wallonne (d'après Ghiette 1984; voir les explications dans le texte).

La structure de ces forêts n’était pas non plus homogène. Les perturbations naturelles (vent, incendies, parasites, …; cf. chap. 6) devaient par endroits créer des clairières, que la dent des grands herbivores protégeait peut-être d’un reboisement rapide, ou que l’homme a mises à profit pour exploiter ses premières landes. Car autour du Haut-Plateau, dans des lieux « de vaste solitude » (Sigebert III in Nekrassoff 1999), des communautés vont apparaître.  Et sur le sur le plateau lui-même, les premiers grands travaux organisés voient le jour : en l’occurrence l’aménagement d’une voie mérovingienne, la Via Mansuerisca, aux alentours du VIIIe siècle, qui entraîne l’abattage de nombreux arbres (chênes et aulnes) servant de matériaux de construction (Dalemans et Streel 1986, Otte et Streel 1994, Damblon 1997 b).

En bordure directe des Hautes-Fagnes, l’installation de l’Homme ne s’intensifiera toutefois qu’au cours du XIIe siècle. La mention de hameaux, comme Sart et Jalhay (Nekrassoff 1999), et d’un habitat dans le Fief de Longfaye au début de ce siècle (Christophe 1989), puis d’un moulin à Xhoffraix (Grosjean 1988), en sont autant d’indices.

Au fil du temps, la pression humaine s’accentue aussi sur les landes et les forêts du Haut-Plateau : à la fin du XIVe siècle, mais peut-être avant, les habitants de Robertville amènent leurs troupeaux de moutons pâturer en fagne Wallonne (Nekrassoff 1999). Par ailleurs, un « record » (un règlement) de 1430, destiné aux habitants de Xhoffraix, autorise la glandée des porcs dans les forêts communales, la récolte du bois mort et, sur certains terrains, la pratique de l’essartage (Christophe 1989).

Avant la fin du XVIe siècle, la tourbe des Hautes-Fagnes sera elle aussi exploitée. En 1569, l’expression « sur les potales » (potale signifiant fosse d’extraction de tourbe), que les archives mentionnent déjà, le suggère (Feller in Fontaine 1980 b : 140). Et dans une ordonnance de 1583, l’obligation d’acquitter une dîme relative aux tourbes, prouve leur exploitation dans les aisances de Xhoffraix (Christophe 1989). Concernant la tourbière du Misten, Hindryckx et Streel (2000) avancent  l’hypothèse d’une extraction plus ancienne encore : le début du XIVe siècle .

Sans doute en réaction à certains abus, les autorités de l’époque tenteront de canaliser cette pression, à défaut peut-être de pouvoir la réduire. En 1572 par exemple, dans un « règlement conventionnel touchant les aisances de Xhoffraix, Longfaye, Mont et Bévercé » (Christophe 1989), elles précisent les conditions à respecter pour faucher certaines fagnes, couper du bois ou exploiter d’autres ressources. Dans ce texte et d’autres, elles mentionnent aussi l’existence de forestiers assermentés et chargés de surveiller « bois et forêts, jardins, prés et terre » (ASM ). Bref, à cette époque, le pouvoir semble déjà se préoccuper d’une forme de « développement durable », mais, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Cet intérêt pour les générations futures ne fut, apparemment, guère partagé par une population plus soucieuse – mais avait-elle d’autres choix ? – de sa survie à court terme.   La suite de l’histoire, en effet, le montre.

De la fin du Moyen-Age au début du XVIIIe siècle, la population en périphérie du plateau connut une faible croissance ponctuée de reculs, puis, du milieu du XVIIIe au milieu du XXe siècle, une forte poussée (Christophe 1989, Hélin et Quenon 1994). Cet essor démographique favorisa la surexploitation des forêts – déjà liée, dès la fin du XVe siècle,  aux besoins des forges et des tanneries – et son corollaire, la forte extension des landes, en particulier dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (fig. 1.30; Devillez et Delhaise 1991).

Les Hautes-Fagnes vers la fin du XVIIIe siècle et en 1962

Fig. 1.30. - Les Hautes-Fagnes vers la fin du XVIIIe siècle et en 1962 (d'après Robert 1963). Environ 2/3 des milieux ouverts ont été reconvertis en plantations ou, parfois, en prairies.

Au milieu du XIXe siècle, toutefois, l’exploitation du Haut-Plateau va changer de nature. Auprès des autorités, les incultes n’ont plus la cote. La loi du 25 mars 1847, qui prévoit leur expropriation et leur reboisement, entraîne dès 1850, la plantation de Pins sylvestres dans certaines landes à bruyères (Devillez et Delhaise 1991). A cela succède, la mise au point, le 2 février 1858,  d’un ambitieux plan de boisement axé sur l’épicéa , sa rapide mise en œuvre (Grondal 1958), et la préséance – vers 1870 –  de cette essence sur les autres résineux (Letocart et Weissen 1986; fig. 1.31). Près de 150 ans plus tard, cette ligniculture monospécifique marque toujours de sa forte empreinte une part importante du Haut-Plateau, et de l’Ardenne en général (Claessens 2001). À tel point que certaines landes, placées pourtant en zone verte d’intérêt scientifique (en vertu d’une loi de 1962 relative à l’aménagement du territoire), n’ont pas échappé à l’enrésinement.

Fagne des Deux-Séries : extrait d'une carte du début du XXe siècle

Fig. 1.31. - Fagne des Deux-Séries : extrait d'une carte du début du XXe siècle (I.C.M.). Réseau des coupe-feu (maille de 250 m) et surfaces des deux séries de plantations (zones gris foncé) que l'on tenta d'y créer avant l'incendie de 1911. La première série, celle du Geitzbusch (en partie cartographiée, à droite), couvrait près de 721 ha et la seconde, celle du Durhet (à gauche), environ 797 ha. Entre les deux, un coupe-feu de 60 m de large : l'Allée des deux Séries. En bas et à gauche, tracé des fosses d'extraction de tourbe sur les Potales, au sud de Brochepierre. Au nord de Brochepierre, au travers des coupe-feu, tracé du fossé Bouvy creusé en 1890 (Bouillenne et al. 1956).

On le voit, au fil des siècles, les landes fagnardes se sont dilatées puis rétractées à mesure des aléas de l’histoire des hommes .

A la fin du XXe siècle, certaines erreurs du passé commencent toutefois à être corrigées : des pessières sont mises à blanc dans les fonds de vallées et sur des terrains tourbeux (Dahmen 1998, Herman 2001).

3 – 2  La protection des Hautes-Fagnes et de son avifaune

Au cours du XXe siècle, la pression de l’homme sur le Haut-Plateau – on l’a vu – va se poursuivre, mais elle entraînera aussi une réaction dès le début de ce siècle.  De plus en plus d’individus, prenant conscience de son intérêt paysager et scientifique, se mobiliseront et s’organiseront en associations pour assurer sa défense.  Des scientifiques renommés, des écrivains et des peintres mettront leur talent au service d’un combat, qui pour différentes raisons, liées à l’Histoire notamment – les deux guerres mondiales – s’inscrira dans la durée.  Ce parcours d’obstacles, plusieurs auteurs l’ont déjà raconté (Collard in Drèze et Schumacker 1986, Marty 1990, Ruwet et al. 1997).  Il suffira ici d’en rappeler quelques dates-clés. Celle de 1924, tout d’abord, qui voit apparaître, entre les sommets de la Baraque-Michel et de Botrange, la station scientifique de l’Université de Liège, fer de lance des recherches fagnardes (Bouillenne 1925).

L’année 1957 fut une autre année décisive : la première mouture de la Réserve naturelle des Hautes-Fagnes – 1439 ha – devient une réalité tangible, car officielle, mais elle résulte d’un compromis « à la belge » : en 1956, 200 ha des fagnes de Jalhay, vendus à la Société Nationale de la Petite Propriété Terrienne, ont été transformés en prairies amendées et leurs formations géologiques originales (les lithalses) arasées au bulldozer (Bouillenne 1955).

Le nouveau né va néanmoins bien profiter et « prendre », en 1964, 1404 ha d’un seul coup, dans les fagnes du Nord-Est, puis 574 ha en fagne Wallonne. Mais là, nouveau compromis, 150 ha de ce dernier lot devront être enrésinés,  ce qui contribuera à terme à doter cette fagne – comme ce fut le cas pour d’autres – d’une lisière peu naturelle.

En 1973, à la suite d’autres péripéties, la Réserve naturelle domaniale atteint près de 4 000 ha (Schumacker et Noirfalise 1973), puis finalement plus de 4500 ha en 2000 (Herman 2000).  Les cartes des zones tourbeuses (Drèze et Schumacker 1986), et celle des terrains fagnards (Ruwet et. al. (1997), indiquent par ailleurs l’existence d’une série de parcelles incultes, candidates possibles à l’élargissement de la Réserve naturelle.

1970 marque une autre étape décisive pour la    sauvegarde de la réserve : une Commission consultative de gestion la veillera. Réunissant des scientifiques, des forestiers gestionnaires du domaine protégé et des délégués d’associations naturalistes, elle sera lieu d’échanges et source d’avis.

Cette Commission, notons-le, est distincte du Comité directeur du Parc naturel Hautes-Fagnes – Eifel, nommé en 1986 pour superviser la gestion de ce parc de 67.850 ha . Ses objectifs sont aussi différents (Marty 1990) car, s’il inclut la Réserve naturelle, ce parc, comme beaucoup de ses semblables, fait « autant, sinon plus de développement rural tous azimuts que de conservation de la nature », Gillain (2002); un aspect sur lequel il conviendra de revenir en fin d’ouvrage.

Au cours du XXe siècle, la Réserve naturelle n’a pas seulement bénéficié de mesures de classement, elle a aussi profité d’autres mesures de protection.  Parmi celles-ci, il en est une particulièrement importante : la directive « Oiseaux » (Devillers et al. 1987).  Adoptée en 1979, cette législation européenne institue « un système complet de protection pour toutes les espèces d’oiseaux sauvages dans l’Union » (Hanley in litt.).  En vertu de son article 4, l’Exécutif Régional Wallon a choisi, en 1987, de faire de la Réserve le « noyau dur » d’une des Zones de Protection Spéciale. Cette directive prévoit le maintien d’une diversité et d’une superficie suffisantes d’habitats des espèces vulnérables (citées dans son Annexe 1; Anonyme 1992 : 4).   En cas de non-respect de ces dispositions, la Commission européenne peut entamer, si cela s’avère nécessaire, des actions juridiques à l’encontre de l’Etat-membre oublieux de ses obligations.

La Réserve naturelle n’est pas seulement le noyau dur précité, elle est aussi une réserve « dirigée ». C’est la raison pour laquelle, depuis 1988, elle bénéficie d’un plan de gestion élaboré par des scientifiques de la station de l’Université de Liège (Ghiette et al. 1995). Sur la base d’un « état des lieux » détaillé, ses objectifs visaient d’abord  la conservation et la restauration des tourbières hautes, mais ils concernaient aussi d’autres points, comme la gestion des différents types de landes ou le contrôle de la pression touristique et des activités de loisir (ibidem; cf. chap. 9; fig. 1.32). Et, ils ne négligeaient pas non plus la restauration des lisières (Metzmacher 1988), un objectif que d’autres, plus récemment, ont eu soin de rappeler (Keulen et al. 1997).

Au cours des années 1990, la mise en œuvre de ce plan fut plutôt lente. Le Conseil de l’Europe a d’ailleurs demandé qu’il fasse l’objet d’une application plus résolue (Herman 1997). Des résultats encourageants, mais localisés, ont toutefois été obtenus. Ainsi, au bout de trois ans, la restauration des zones dégradées des tourbières encore actives a donné ses premiers résultats positifs : la végétation productrice de tourbe (sphaignes, linaigrettes, …) a amorcé – mais au pas de sénateur – son retour dans les sites expérimentaux (Frankard et Ghiette 2000).
Une mise en œuvre lente et sur des surfaces limitées présente néanmoins certains avantages : elle permet de corriger d’éventuelles erreurs sans leur laisser prendre trop d’ampleur.

Circuit de Quad et de véhicules 4x4 aménagé, sans autorisation, en Zone de Protection Spéciale

Fig. 1.32. - Circuit de Quad et de véhicules 4x4 aménagé, sans autorisation, en Zone de Protection Spéciale (vallée de la Petite-Rur). L'espoir d'une régularisation ultérieure semble avoir été déçue .... En haut : passage des véhicules dans une prairie amendée bordant un bas-marais. En bas : boucle du circuit près de la Herzogenvenn, à l'arrière-plan, et de la Rur, à droite. MM, janvier 2003.

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